Un quatrième épisode mondial de blanchissement des coraux a été enregistré entre février 2023 et avril 2024 par l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA). Ce phénomène, le second en dix ans, inquiète les scientifiques. En effet, exacerbée par la multiplication des vagues de chaleur marines, la dégradation des écosystèmes récifaux entraîne des impacts en cascade à toutes les échelles du vivant, en mer comme à terre. 

Récifs de coraux d’eau froide (Solenosmilia variabilis) à 1600m de profondeur, Golfe de Gascogne, Copyright : Ifremer – campagne ChEReef 2022 

Qu’est-ce qu’un corail ? 

Les coraux sont des animaux bioconstructeurs de la classe des cnidaires, à laquelle appartiennent également les méduses. Les coraux tropicaux vivent en symbiose avec des algues, les zooxanthelles, qui fournissent au corail des nutriments essentiels via la photosynthèse​. Cette association leur permet de former des récifs à la taille impressionnante, parfois même visibles depuis l’espace, comme la Grande Barrière de Corail en Australie. La plupart des coraux tropicaux vivent en colonie et ont une croissance allant de un à dix centimètres par an selon les espèces​. Ces récifs ont un rôle singulier dans la biodiversité marine. “Les coraux sont l’habitat de nombreuses espèces. Refuge, nurserie, garde-manger, les récifs coralliens rendent de nombreux services à leur écosystème”, souligne Pascale Joannot, océanographe et membre du comité national de l’Initiative Française pour les Récifs Coralliens (IFRECOR).

Quelle est l’importance des récifs coralliens dans le monde ?

Les récifs coralliens, véritables trésors de biodiversité, abritent environ 25 % des espèces marines mondiales alors qu’ils ne couvrent que 0,1% des fonds marins. Ils jouent également un rôle crucial dans la protection des côtes, certains récifs pouvant absorber jusqu’à 97% de l’énergie des vagues. En plus de protéger les littoraux de l’érosion, les récifs constituent une barrière précieuse face à des phénomènes météorologiques extrêmes, dont la fréquence et l’intensité ne cessent d’augmenter à mesure que le changement climatique s’amplifie.

En plus de leur rôle de barrière naturelle, les récifs jouent également un rôle vital pour les sociétés humaines. “Un milliard de personnes à travers le monde dépendent des récifs pour leur subsistance”, précise Victor Brun, ancien doctorant au CRIOBE et coordinateur scientifique de la Plateforme Océan & Climat. En effet, l’abondance et la diversité des espèces habitant dans les écosystèmes coralliens en font des zones de pêche et de tourisme privilégiées. Ils conditionnent la sécurité alimentaire des populations alentour et sont une source importante d’emplois et de revenus. Ces écosystèmes constituent également un véritable patrimoine naturel et culturel, autour duquel se sont développées des traditions millénaires.

Quelles menaces pèsent sur les récifs coralliens ?

Les crises concomitantes du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité menacent gravement la santé des récifs coralliens. L’état actuel de ces écosystèmes est particulièrement préoccupant. Selon Pascale Joannot, « le changement climatique constitue un stress majeur pour les coraux ». Ce stress engendre un phénomène difficilement réversible : le blanchissement des coraux. Durant ce processus, les coraux se débarrassent des algues symbiotiques dont dépend leur survie. Ils deviennent alors incapables de se nourrir et perdent leur couleur. Si le phénomène perdure, ils finissent par en mourir.

Les vagues de chaleur marine aggravent l’état de santé des coraux, comme observé par la NOAA entre février 2023 et avril 2024. Conséquence directe du changement climatique, ces vagues sont de plus en plus longues et de plus en plus fréquentes, et accentuent les épisodes de blanchissement à l’échelle mondiale. Selon le scénario RCP 8.5 du GIEC, si la température moyenne mondiale augmente de plus de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle, jusqu’à 90 % des récifs coralliens pourraient disparaître d’ici 2100. Autre conséquence du changement climatique, l’acidification de l’océan affecte la formation du squelette calcaire des coraux et limite leur développement. Cette menace a récemment été identifiée comme la 7e limite planétaire en passe d’être franchie. Ainsi, divers facteurs liés au changement climatique s’additionnent, impactant durablement la capacité des coraux à se développer et à se régénérer.

En plus des menaces climatiques, les récifs coralliens subissent de multiples pressions liées aux activités humaines, comme les pratiques de pêche destructrices, l’artificialisation des littoraux ou encore les pollutions marines. « Même si vous jetez quelque chose dans la Seine, cela finira par arriver dans la mer et probablement dans les canyons sous-marins. Même en grande profondeur, les coraux sont impactés ! » explique Julie Tourolle, ingénieure de recherche en écologie benthique à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). À de telles profondeurs, un autre type de corail colonise les fonds marins : les coraux d’eau froide. Présents dans tous les bassins océaniques, ces coraux peuvent se trouver à des profondeurs allant de 40 mètres (notamment en mer de Norvège) à plus de 6000 mètres pour certains alcyonnaires et antipathaires. En Atlantique et en Méditerranée, les coraux scléractiniaires coloniaux, qui possèdent un squelette en carbonate de calcium, forment des récifs spectaculaires dans les canyons sous-marins, entre 600 et 1700 mètres de profondeur.

Contrairement aux coraux tropicaux, ils ne vivent pas en symbiose avec des algues mais restent extrêmement vulnérables aux perturbations climatiques et anthropiques. Ainsi, tous les types de coraux sont vulnérables à ces multiples stress, nécessitant une attention particulière afin d’être protégés à la hauteur de leur importance pour nos sociétés et la biodiversité. 

Comment protéger les récifs coralliens et soutenir leur régénération ?

Protéger les récifs coralliens nécessite d’une part d’atténuer le changement climatique en réduisant drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre et d’autre part de diminuer les pressions destructrices issues des activités humaines. Pour ce faire, une forte mobilisation collective, entraînant à la fois un engagement politique et des actions locales concertées, est indispensable. 

Comme le rappelle Caroline Donge, vice-présidente de France Nature Environnement, « avec ses territoires d’outre-mer, la France se classe au quatrième rang mondial des pays coralliens », abritant environ 10 % des récifs de la planète dans ses eaux territoriales. Elle a donc une responsabilité capitale dans leur protection. À l’échelle française, c’est le rôle de l’Initiative française pour les Récifs Coralliens (IFRECOR). Depuis sa création en 1999, l’IFRECOR a enregistré des avancées significatives grâce à une collaboration étroite entre chercheurs, citoyens et décideurs politiques. Parmi ses succès, la protection de 16 espèces de coraux dans les Antilles françaises illustre l’impact de cette mobilisation collective.

D’autres initiatives se développent également à l’échelle internationale. Lancé lors de la COP15 sous l’impulsion de l’International Coral Reef Initiative, du Global Fund for Coral Reef  et des UN Climate Change High-Level Champions, le Coral Reef Breakthrough vise à protéger 125 000 km² de récifs coralliens avec 12 milliards de dollars d’investissements d’ici 2030. Il propose 4 actions clefs à mettre en œuvre à l’échelle globale pour préserver les récifs : endiguer les causes de dégradation, doubler la surface protégée, accélérer la restauration et sécuriser les financements.

En parallèle d’une mobilisation politique croissante autour de cet enjeu, des projets de restauration et de conservation marine se multiplient à travers le monde. Ces projets de restauration peuvent notamment consister en la création d’aires marines protégées (AMP), espaces délimités en mer répondant à des objectifs de protection de la biodiversité marine et favorisant la gestion durable des activités marines. « L’objectif est de créer des aires marines protégées qui permettent aux communautés de poissons de se régénérer, améliorant également la sécurité alimentaire des pêcheurs », souligne Victor Brun qui a participé à un projet de conservation marine, porté par la Fondation Sulubaaï aux Philippines, dans le cadre de son doctorat​. L’inclusion des communautés est cruciale pour assurer la pérennité des projets. « Une approche locale et collaborative, incluant les associations locales et les pêcheurs, est souvent la clé du succès pour des projets de restauration corallienne », soutient Florina Jacob, chargée de projet terrain et scientifique chez Coral Guardian

Parallèlement, tout un chacun peut participer à la préservation des coraux grâce à différentes initiatives. Des projets de sciences participatives tels que OceanSpy, développé par l’Ifremer, permettent au grand public de contribuer directement à la recherche scientifique, par exemple en annotant des images sous-marines​. Pascale Joannot encourage également à soutenir des financements participatifs comme SOS Corail, un programme pour restaurer les récifs tropicaux, car « chaque geste compte pour protéger nos écosystèmes marins »​. 

Un avenir encore possible pour les récifs coralliens ?

La préservation des récifs coralliens est un enjeu majeur qui dépend de la capacité des décideurs politiques, des scientifiques et des acteurs de la société civile à travailler ensemble. Réduire notre impact sur l’environnement et nos émissions de gaz à effet de serre, participer à des initiatives locales de conservation et sensibiliser les citoyens sont autant de moyens d’assurer la survie de ces écosystèmes. « Nous avons tous un rôle à jouer. Il est essentiel d’être conscient de l’impact de nos choix sur le monde », rappelle Florina Jacob. 

Pour une protection efficace des récifs coralliens, un portage politique fort est également nécessaire. La préservation des récifs coralliens passera par des mesures variées, allant de leur classement parmi les espèces menacées à la conception d’aires marines protégées, en passant par la réduction des impacts liés au tourisme et l’adoption de politiques climatiques ambitieuses. Dans cette optique, la récente adoption de la Loi sur la restauration de la nature au niveau européen marque une avancée majeure. Comme l’explique Caroline Donge, ce texte « contraint les États membres à adopter des politiques concrètes pour préserver la biodiversité, avec des objectifs ambitieux. La France a par ailleurs inscrit dans sa Stratégie Nationale pour la Biodiversité (SNB3), l’objectif de protéger 100% de ses récifs coralliens d’ici 2025 ». Pour transformer ces engagements en actions réelles, la mobilisation de la société civile restera indispensable pour s’assurer que la préservation des récifs coralliens demeure une priorité tant au niveau national qu’international.

 


Cet article a été réalisé dans le cadre du Rendez-vous Océan & Climat « Quel avenir pour les récifs coralliens ?», organisé par la Plateforme Océan & Climat le 25 septembre 2024 à l’Académie du Climat, Paris. Avec la contribution de Pascale Joannot (IFRECOR), Julie Tourolle (Ifremer), Florina Jacob (Coral Guardian), Caroline Donge (France Nature Environnement) et Victor Brun (Fondation Sulubaaï), experts engagés dans la préservation des récifs coralliens et membres de la Plateforme Océan & Climat.

Panélistes du Rendez-Vous Océan & Climat, de gauche à droite : Caroline Donge, Julie Tourolle, Florina Jacob, Anaïs Deprez (Modératrice), Pascale Joannot, Victor Brun.

Rédaction : Gauthier Carle, Maud Chevalier, Anaïs Deprez, Morgane Pierre, avec la participation de Victor Brun, Caroline Donge, Pascale Joannot  et Julie Tourolle.

Sources :

  • Ferrario, F., Beck, M. W., Storlazzi, C. D., Micheli, F., Shepard, C. C., & Airoldi, L. (2014). The effectiveness of coral reefs for coastal hazard risk reduction and adaptation. Nature Communications, 5, 3794. https://doi.org/10.1038/ncomms4794.
  • Global Coral Reef Monitoring Network (GCRMN). (2020). Status of Coral Reefs of the World: 2020. International Coral Reef Initiative.
  • IFRECOR. (2016). Rapport sur l’état des récifs coralliens français. Initiative Française pour les Récifs Coralliens.
  • IPCC. (2019). Special Report on the Ocean and Cryosphere in a Changing Climate (SROCC). Intergovernmental Panel on Climate Change. https://www.ipcc.ch/srocc/
  • Hoegh-Guldberg, O. (1999). Climate Change, Coral Bleaching and the Future of the World’s Coral Reefs. Marine and Freshwater Research, 50(8), 839-866.