Notre bien-être, celui de l’humanité, est intrinsèquement lié à la bonne santé de l’océan. Celui-ci joue un rôle essentiel dans les conditions météorologiques, fournit des moyens de subsistance à de larges populations, modère le changement climatique dû à nos activités, abrite une biodiversité considérable et soutient l’économie mondiale. Mais les activités humaines menacent ces contributions ; seules une gouvernance et des connaissances solides nous permettront de protéger l’océan afin qu’il reste notre allié.
Les dispositifs d’observation de l’océan sont nombreux : satellites, bouées océaniques, flotteurs Argo, navires océanographiques… Mis bout à bout, ils permettent de percer les secrets de la vie sous-marine pour protéger son fragile équilibre. La sortie récente du 9e rapport du service marin de Copernicus nous offre l’occasion de revenir sur cet effort mondial, empruntant à la science et nourrissant la décision publique.
La connaissance de l’océan comme levier pour l’action
Pour préserver l’océan, nous devons d’abord le comprendre. Cette maxime, souvent revisitée, ne saurait être plus pertinente pour situer le rôle de l’océanographie et de l’observation de l’océan dans nos sociétés : comment soigner un malade sans thermomètre ?
L’observation de l’océan global repose sur un système de réseaux internationaux se distinguant par deux types d’approches :
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- Les satellites, d’une part, offrent une couverture globale, continue et homogène de la surface de l’océan permettant de détecter les grands signaux climatiques comme l’élévation du niveau de la mer, le réchauffement de sa surface, l’évolution de la glace de mer, de la salinité, ou du trait de côte. En Europe, les satellites sont conçus et développés par l’Agence spatiale européenne (ESA) et exploités principalement par l’Organisation européenne pour l’exploitation des satellites météorologiques (EUMETSAT) dans le cadre du programme Copernicus de la Commission Européenne.
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- D’autre part, les données in situ, récoltées par des bouées de surface, des plateformes autonomes (flotteurs profileurs, gliders), des mouillages, des navires de recherche, des marégraphes ou encore des observatoires côtiers, sont nécessaires pour calibrer les données satellites et donner accès à des variables inaccessibles depuis l’espace, notamment dans les grands fonds marins. Ces données permettent une meilleure compréhension “verticale” de l’océan et de ses profondeurs, des courants marins jusqu’à l’écologie des organismes qui le peuplent.
Le système global d’observation in situ de l’océan est mis en œuvre via les contributions volontaires des pays. Il est coordonné par la Commission océanographique intergouvernementale (COI) de l’UNESCO dans le cadre du programme international Global Ocean Observing System (GOOS). Les contributions françaises sont organisées sous la forme d’infrastructures de recherche européennes et nationales (comme Argo France ou ILICO) et de réseaux de surveillance environnementale et opérationnelle. Le French Ocean Observing System (Fr-OOS) apporte une coordination du dispositif national de l’observation à long terme de l’océan.
Pour protéger l’océan et maintenir les services qu’il rend aux communautés humaines qui en dépendent, nos sociétés doivent répondre à des questions très pratiques : comment maintenir la pêche tout en préservant les ressources ? Quel est l’impact environnemental de la construction d’un port, et y a-t-il des effets en cascade sur les sociétés ? Où décider de la création d’une aire marine protégée pour protéger la biodiversité et quelles réglementations doivent être mises en place ? Où installer un parc éolien en mer pour accompagner les besoins énergétiques de nos sociétés, tout en limitant les impacts sur l’environnement et sur les activités économiques locales ?
Afin de répondre à ces questions, des systèmes opérationnels de prévision de l’état de l’océan ont été mis en place depuis une dizaine d’années par l’Europe avec Mercator Ocean et le service marin de Copernicus. Des modèles et “jumeaux numériques” (une copie virtuelle de l’état de l’océan sous forme de modèles complexes s’appuyant sur le calcul haute performance, les technologies cloud et l’intelligence artificielle) sont maintenant développés afin d’explorer des scénarios d’utilisation de l’océan.
Les indicateurs qui en découlent peuvent servir directement à la décision publique : gestion des zones côtières, politiques climatiques, anticipation des risques, ou encore à l’évaluation des politiques mises en place. Par exemple, l’impact des actions mises en place pour faire face à l’élévation du niveau de la mer peut être étudié à partir de données de submersion et d’évolution des sols.
Le 9e rapport sur l’état de l’océan du service marin de Copernicus produit une synthèse de ces données. En détaillant la triple crise planétaire à laquelle l’océan fait face (changement climatique, perte de la biodiversité, et pollution), il produit un message d’alerte explicite, fondé sur des connaissances actualisées.
D’autres efforts internationaux de synthèse scientifique, comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ou la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), se nourrissent des données produites par Copernicus. Le Baromètre Starfish, inclus dans le rapport Copernicus, vise à traduire ce foisonnement d’informations scientifiques en messages lisibles, contextualisés et utiles pour les décideurs et le grand public, en suivant annuellement l’état de l’océan, et la façon dont il est affecté par les activités humaines.

Distribution des 4290 flotteurs profileurs du programme international Argo (https://argo.ucsd.edu/) actifs en janvier 2026, mesurant notamment la température et la salinité de l’océan de la surface jusqu’à 2000 m.
Des défis qui fragilisent nos capacités d’observation
Alors qu’aux États-Unis les agences gouvernementales et institutions de recherche sont progressivement destituées de leurs capacités d’observation, l’Europe continue à s’engager pour soutenir des infrastructures jugées vitales. Mais des défis demeurent.
L’observation dépend de financements continus sur le long terme. La valeur des données tient en effet à leur qualité et à leur représentativité : seuls des suivis sur le temps long et à une échelle spatiale fine sont à même de détecter des changements qui sont seulement perceptibles à l’échelle d’une vie humaine. Comprendre et prédire, par exemple, les processus environnementaux à l’œuvre dans les territoires insulaires et côtiers, nécessite une “descente d’échelle” à partir des modèles, que seule l’observation permet. Pensons notamment au Pacifique, où prédire un cyclone et ses impacts, sur un territoire morcelé de petites îles, nécessite une telle granularité.
Par rapport aux variables physiques, les variables biologiques et écologiques sont moins bien échantillonnées et relativement plus coûteuses. La biologie des écosystèmes marins, que ce soit à l’échelle microscopique ou plus large, est pourtant encore mal comprise et bénéficierait d’une meilleure collecte de données. L’ADN environnemental représente par exemple une façon de cartographier la présence d’espèces marines sur de grandes échelles, mais la collecte et l’analyse de ces données restent coûteuses.
Les données socio-économiques viennent également souvent à manquer, en particulier concernant les usages et l’importance culturelle de l’océan. Une mauvaise compréhension de ces dimensions a pu mener à des conflits entre pêche, transport, protection de la biodiversité, et communautés autochtones.
Les coupes budgétaires opérées par les États-Unis dans le financement des systèmes d’observation de l’océan sont particulièrement préoccupantes car elles commencent déjà à interrompre des suivis mis en place depuis des décennies. Le marché des capteurs océaniques, et les activités de recherche et développement sur le sujet, sont largement contrôlés par des fabricants nord-américains, les soumettant ainsi aux aléas géopolitiques. L’observation est donc de fait une question de souveraineté tant pour sa mise en œuvre que pour le stockage des données.
Il faut insister sur le fait que les lacunes dans nos capacités d’observation limitent directement notre capacité à informer la décision et à agir. Alors que le traité sur la haute mer entre en vigueur, son application nécessitera une bonne connaissance de processus et d’espaces encore mal compris, à l’instar des écosystèmes marins profonds. Étudier les impacts positifs ou négatifs des activités humaines demande également des données sur l’état de référence des écosystèmes. Pour ne pas avancer aveuglément, il faudra ainsi s’appuyer sur des capacités d’observation et d’analyse fiables et globales.
Vers une observation de l’océan plus robuste, transversale et inclusive
L’observation océanique est biaisée. Il subsiste un fort déséquilibre entre les États et les zones géographiques dans les capacités d’observation de l’océan. Les données montrent une sous-représentation de l’hémisphère Sud, les zones économiques exclusives (ZEE) des États du Sud global, ainsi que l’océan Austral. Ces régions font l’objet d’un suivi bien plus parcellaire et moins représentatif dans le temps que l’hémisphère Nord, même si les observations demeurent insuffisantes dans ce dernier.
La zone côtière, en particulier dans les États du Sud, concentre certaines des activités les plus vitales pour les communautés dépendantes de la mer : transport, alimentation et habitat, en particulier. Les données d’observation physico-chimiques et biologiques doivent être mises en regard de données socio-économiques pour comprendre à la fois les bénéfices tirés de l’océan, mais aussi les pressions, vulnérabilités et capacités d’adaptation. Le rapport Copernicus, par exemple, met en rapport les vulnérabilités causées par les vagues de chaleur sur certains emplois des secteurs de la pêche ou du tourisme.
Pérenniser ou renforcer les financements dédiés à l’observation pourrait ainsi avoir des bénéfices multiples pour :
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- Développer, maintenir, partager et renouveler les infrastructures et les compétences humaines.
- Assurer la continuité et la pérennité des observations existantes, afin d’éviter le fractionnement des données.
- Élargir la couverture spatiale et verticale de l’océan pour s’assurer d’une compréhension globale de cet écosystème majeur.
- Mieux intégrer les observations biologiques et écologiques, mais aussi les données socio-économiques pour mieux comprendre les liens avec les usages et la vulnérabilité des communautés.
- Améliorer la qualité, l’accessibilité et l’interopérabilité des données, en restant engagés dans des efforts de diplomatie scientifique.
- Renforcer le lien entre observation de l’océan, modélisation et services climatiques (prévisions météo, scénarios climatiques, etc.)
Un investissement pour l’avenir
Répondre aux enjeux de la préservation de l’océan demande des engagements financiers pour mettre en œuvre, coordonner et renforcer les capacités en matière d’observations océaniques, de gestion des données et de rationalisation des produits de données. Les observations nécessitent de solides partenariats internationaux qui investissent dans la pérennisation des systèmes existants et dans l’ajout de nouveaux systèmes là où ils n’existent pas encore, ainsi que dans la mesure de variables biologiques, écologiques et socio-économiques qui ne sont pas encore suivies.
De nouvelles technologies d’observation globale font leur apparition : robots ou navires d’opportunité équipés de capteurs de biomolécules environnementales, câbles sous-marins intelligents. Ces innovations constituent une opportunité pour renforcer les dispositifs d’observation globaux et servir de facilitateurs de dialogue intergouvernemental dans une époque où les tensions internationales s’exacerbent.
Les observations océaniques ne sont pas facultatives. Notre bien-être et celui des générations futures en dépendent. Elles constituent l’épine dorsale de l’action fondée sur des preuves en matière de climat, de biodiversité, de résilience face aux catastrophes et, en définitive, de durabilité. Le moment est venu d’investir, afin qu’aucune partie de l’océan mondial et de nos sociétés qui en dépendent ne soit laissée de côté.
Auteur.e.s : Victor Brun (POC), Isabella Reis Costa (POC), Jean-Marc Daniel (Ifremer), Fabrizio D’Ortenzio (Centre national de la recherche scientifique (CNRS)), Pierre-Yves Le Traon (Mercator Ocean International), Marina Lévy (Sorbonne Université), Olivier Pringault (Institut de recherche pour le développement (IRD)), Virginie Thierry (Ifremer), Joachim Claudet (CNRS) (2026).
