Récifs coralliens : le dernier bilan du GCRMN alerte, mais le futur reste à écrire

 

 

 

Les canicules sont aussi sous-marines

Les épisodes caniculaires qui ont frappé l’Europe durant l’été 2026 marqueront probablement les esprits par leur intensité et leur durée. Leurs conséquences sont largement visibles, des nombreuses rivières asséchées aux immenses feux de forêts, en passant par des mortalités massives d’animaux sauvages. Mais une partie de ces bouleversements échappe à notre regard. Sous la surface de l’océan, les écosystèmes marins subissent eux aussi des vagues de chaleur. Parmi les plus vulnérables figurent les récifs coralliens.

Les coraux durs, qui grandissent en formant un squelette de calcaire, sont les principaux bâtisseurs des récifs coralliens, auxquels ils ont donné leur nom. Animaux coloniaux, proches des méduses mais fixés sur le fond de l’océan, les coraux vivent en symbiose avec des microalgues qu’ils hébergent au sein même de leurs tissus. Ces microalgues fournissent aux coraux l’essentiel de leurs besoins énergétiques, grâce à la photosynthèse. Mais en cas de vague de chaleur marine, cette symbiose se rompt. Les coraux expulsent alors leurs microalgues, laissant voir leur squelette blanc par transparence, un phénomène appelé « blanchissement corallien ». Si la vague de chaleur marine persiste, les coraux peuvent finir par mourir.

Un nouveau rapport mondial

Observer ces bouleversements à l’échelle de la planète nécessite cependant de regarder bien au-delà d’un récif en particulier. C’est précisément l’objectif du Global Coral Reef Monitoring Network (GCRMN), qui vient de publier la septième édition de son bilan sur l’état des récifs coralliens du monde. Fondé sur l’agrégation de données issues de plus de 87 000 suivis réalisés dans ces écosystèmes au cours des quarante dernières années, et s’appuyant sur l’expertise de plus de 200 scientifiques et experts, ce nouveau rapport offre une vision claire de l’évolution récente des récifs coralliens à l’échelle mondiale.

Le déclin des récifs coralliens

Les résultats de ce rapport montrent que la couverture en coraux était, en moyenne, 9,5% plus faible durant la période récente (2020–2024) que durant la période historique de référence (1980–2009). Autrement dit, la proportion des fonds marins recouverte par des coraux vivants a diminué de près de 10% en seulement 40 ans. Des diminutions brutales de la couverture corallienne ont eu lieu à la suite des évènements de blanchissements mondiaux de 1998, 2010, 2016, et 2024.

Récupérer, à condition d’en avoir le temps

Les récifs coralliens sont néanmoins capables de récupérer entre deux épisodes de blanchissement mondial, comme en témoigne l’augmentation de la couverture corallienne entre 2017 et 2019. Mais cette résilience a besoin de temps. Après une mortalité importante, la croissance des coraux survivants et l’installation de nouveaux coraux nécessitent en effet plusieurs années. Lorsque les vagues de chaleurs marines, qui sont à l’origine des phénomènes de blanchissement, deviennent trop fréquentes, les récifs coralliens n’ont pas le temps de récupérer avant d’être à nouveau impactés. Or le changement climatique augmente la fréquence, l’intensité, et la durée des vagues de chaleur marines, réduisant progressivement le temps dont disposent les récifs pour se reconstruire entre deux perturbations.

Des trajectoires régionales différentes

La tendance mondiale masque cependant des trajectoires régionales très contrastées. Sur les dix régions étudiées, quatre ont montré un déclin, deux une augmentation, et quatre une absence de changement détectable. Ces différences montrent qu’en dépit d’un climat mondial de plus en plus défavorable, tous les récifs ne répondent pas de la même manière. Leur trajectoire dépend notamment de leur exposition passée aux perturbations, de leurs caractéristiques écologiques et environnementales, mais aussi des pressions humaines qui s’ajoutent localement aux effets du changement climatique. 

Agir localement, agir mondialement

Entre 2000 et 2020, la population humaine vivant à proximité des récifs coralliens a augmenté de 46%. Cet accroissement s’est inévitablement accompagné d’un développement côtier, avec une dégradation de la qualité des eaux et une pression accrue sur les ressources marines. Cependant, des actions locales peuvent considérablement limiter les impacts des sociétés humaines sur les récifs coralliens. La mise en place de systèmes d’assainissements efficaces permet de limiter les apports de nutriments (azote et phosphore principalement) dans les eaux côtières et d’enrayer la prolifération des algues entrant en compétition avec les coraux. Ces mêmes algues peuvent être consommées par des poissons herbivores, dont les effectifs bénéficient de certaines mesures de gestion telles que les aires marines protégées. Certaines actions doivent également être pensées plus largement, en reconnaissant la continuité entre les écosystèmes terrestres et marins. La lutte contre la déforestation permet par exemple de limiter l’érosion côtière, et donc les apports de sédiments dans les eaux côtières susceptibles d’étouffer les coraux. En outre, une transition vers des pratiques agricoles plus vertueuses permet de limiter l’usage des pesticides et leur ruissellement jusqu’à la mer, où ils empoisonnent les coraux et les organismes récifaux.

En revanche, les engagements internationaux visant à protéger 30 % de l’océan d’ici 2030 resteront insuffisants pour les récifs coralliens si les eaux qui entourent ces aires protégées continuent de se réchauffer. Une réduction urgente et massive des émissions de gaz à effet de serre est donc indispensable pour limiter le changement climatique, et nécessitera des actions à tous les niveaux de la société, des particuliers aux États, en passant par les entreprises et les collectivités territoriales. Les leviers d’actions sont multiples et incluent notamment le développement des énergies renouvelables, l’électrification des usages, l’arrêt de nouveaux projets d’extraction de combustibles fossiles.

Observer pour mieux protéger

En parallèle de ces actions de conservation, il faut nécessairement continuer de financer des programmes de suivi de l’état des récifs coralliens. Les données collectées par les plongeurs dans le cadre de ces programmes permettent d’évaluer l’efficacité des actions de conservation et de les améliorer au fil du temps. Trop souvent négligés, les programmes de suivi constituent pourtant l’une des conditions essentielles au succès des actions de conservation et doivent, à ce titre, être financés sur le long terme.

Le futur des récifs n’est pas encore écrit

Depuis la première édition du Status of Coral Reefs of the World, publiée en 1998, le GCRMN documente les transformations des récifs à l’échelle de la planète. Le nouveau rapport livre un message à la fois préoccupant et porteur d’espoir : les récifs coralliens peuvent récupérer, mais encore faut-il leur en laisser le temps. Le futur de ces écosystèmes n’est pas encore écrit et les connaissances scientifiques sont claires à ce sujet. Il dépendra en grande partie de notre capacité à limiter le changement climatique tout en diminuant les pressions locales. La trajectoire qui sera présentée dans prochain bilan mondial du GCRMN dépendra donc autant de leur capacité de résilience que des décisions politiques que nous prenons aujourd’hui sur le climat, la biodiversité et nos littoraux.

Protéger les récifs, un enjeu de justice climatique

Pour une grande partie des Européens continentaux, les récifs coralliens évoquent avant tout des paysages lointains, foisonnants de vie et de couleurs. Mais pour plusieurs centaines de millions de personnes vivant dans les régions tropicales, ces écosystèmes contribuent directement à l’alimentation, aux revenus et à la protection des côtes contre les vagues et les cyclones. Leur disparition toucherait donc en premier lieu des populations dont la contribution historique au changement climatique est faible. La protection des récifs coralliens n’est ainsi pas seulement un enjeu de préservation de la biodiversité, c’est aussi un enjeu de justice climatique.

Auteurs : Jérémy Wicquart, Francis Staub, Victor Brun.