Le vendredi 30 octobre se tenait la dernière journée de la 17ᵉ Conférence des Parties (COP17) à la Convention sur la diversité biologique (CDB), qui a réuni quelque 15 000 délégués à Erevan, en Arménie. Au cœur de ces deux semaines de négociations figurait le tout premier Bilan du Cadre mondial de la biodiversité, destiné à évaluer les progrès collectifs vers ses 23 cibles et à identifier les mesures nécessaires pour les atteindre d’ici 2030. Tandis que nous arrivions à Erevan avec des données techniques révélant le retard de mise en œuvre pour les écosystèmes marins et côtiers par rapport à d’autres milieux, l’enjeu de la COP17 était de traduire ce constat en résultats politiques concrets. À quatre ans de l’échéance, la conférence a-t-elle apporté la reconnaissance politique et l’élan nécessaire pour l’océan ?

Un bilan de l’action collective : du constat des lacunes à la définition de priorités claires

Publiées en amont de la COP17, les conclusions techniques du Bilan mondial ont livré un message clair : les efforts nationaux pour mettre en œuvre le Cadre mondial de la biodiversité (CMB) restent insuffisants, particulièrement pour les écosystèmes marins et côtiers. Cet avertissement a résonné tout au long de la conférence, la communauté océan rappelant constamment l’écart entre les ambitions affichées et leur concrétisation.

Le Ocean Protection Gap Report 2026 en donne une illustration frappante : à seulement quatre ans de l’échéance fixée pour protéger et conserver 30 % des terres et de l’océan, seul 10 % de l’océan bénéficie d’une désignation à ce titre, et à peine 3,5 % est considérés comme effectivement protégés. Au-delà des aires marines protégées, le rapport de la Plateforme Océan & Climat (POC), Les Ocean Breakthroughs et le Cadre mondial de la biodiversité, élargit cette analyse en examinant la contribution de la conservation marine et d’autres secteurs clés, comme l’alimentation issue de l’océan et et les énergies marines renouvelables, aux cibles du CMB. Il souligne que si les engagements et les actions se multiplient, ils ne se traduisent pas encore systématiquement par des résultats mesurables pour la biodiversité. D’où la nécessité de passer de l’ambition à la mise en œuvre, d’aligner les financements sur les objectifs de biodiversité et d’améliorer le suivi des résultats écologiques. Dans cette même dynamique, plus de 140 organisations et personnalités de la société civile ont appelé les gouvernements à accélérer la conservation de l’océan.

À la COP17, les États devaient traduire ce bilan technique en conclusions politiques – ce qui est devenu le « Yerevan Pathway », soit la « feuille de route d’Erevan » en français  – pour orienter la prochaine phase de mise en œuvre et éclairer la révision des stratégies et plans d’action nationaux pour la biodiversité (SPANB), prévue en 2028. Des débats nourris et des propositions de texte concurrentes ont révélé d’importants désaccords. La décision finale accueille finalement les conclusions techniques, tout en constatant avec une profonde préoccupation que les cibles de 2030 ne seront pas atteintes sans une accélération rapide de la mise en œuvre.

Elle reconnaît notamment que les écosystèmes marins et côtiers restent insuffisamment pris en compte dans les stratégies, les cibles et les rapports nationaux. De plus, malgré les réticences initiales de certains États à distinguer des biomes ou des secteurs particuliers, l’océan a finalement été reconnu comme une priorité d’action. Ce signal positif reste toutefois tempéré par des formulations prudentes : le renforcement des engagements est envisagé pour les « États qui le souhaitent », « selon qu’il convient et lorsque cela est pertinent ». Les références répétées aux circonstances, aux priorités et aux capacités nationales soulignent le caractère nationalement déterminé des stratégies pour la biodiversité, laissant aux pays une marge de manœuvre considérable. La décision fournit donc une orientation politique, mais sa portée dépendra, en définitive, de l’action des gouvernements.
Combler ce retard exigera nécessairement des moyens de mise en œuvre adéquats, notamment des financements, qui ont sans surprise occupé une place centrale dans les négociations. Les délégués ont exprimé leurs inquiétudes face au recul de l’aide et à une baisse prévue de 27 % des financements environnementaux pour la période 2026–2030. L’une des questions les plus controversées concernait « l’élargissement de la base des contributeurs », autrement dit la détermination des pays appelés à financer la biodiversité. La décision finale « reconnaît » les avantages d’un élargissement de cette liste, tout en précisant qu’aucun pays n’y serait ajouté sans consultation confidentielle préalable. Pour la protection marine, ce déficit est particulièrement flagrant : selon l’Ocean Protection Gap Report, atteindre l’objectif « 30x30 » en mer nécessiterait environ 16 milliards de dollars par an, contre des dépenses actuelles estimées à 1,8 milliard. Combler cet écart est essentiel pour que les engagements se traduisent par une protection effective et durable.

Enfin, la mise en œuvre du Cadre dépendra non seulement d’engagements renforcés et de financements supplémentaires, mais aussi de la participation des Peuples autochtones et des communautés locales. Si leur rôle dans la conservation de la biodiversité est largement reconnu comme étant essentiel, ceci doit se traduire par une participation réelle et un accès aux ressources pour obtenir les résultats attendus. L’accord sur le fonctionnement du nouvel organe subsidiaire consacré aux savoirs traditionnels constitue une étape importante, même si certaines questions relatives à la représentation des Peuples autochtones restent en suspens. Un enjeu majeur se dessine ainsi pour la prochaine phase du Cadre : faire en sorte que le renforcement des institutions et des engagements nationaux soutienne les droits, les savoirs et le rôle moteur de celles et ceux qui préservent la biodiversité.

Biodiversité marine et côtière : de l’ambition à une mise en œuvre effective

Deux ans après « la COP la plus bleue de l’histoire de la CDB », la COP17 offrait l’occasion de maintenir la dynamique en faveur de l’océan et de réaffirmer un message simple mais essentiel : la nature est aussi bleue. Si l’océan ne devait pas occuper une place aussi importante qu’à Cali, Erevan restait un rendez-vous décisif pour donner suite aux deux décisions qui y avaient été adoptées : l’une sur les zones marines d’importance écologique ou biologique (ZIEB), l’autre sur le programme de travail sur la  biodiversité marine et côtière, afin de soutenir la mise en œuvre du CMB.

Les discussions visaient à faire en sorte que les meilleures connaissances disponibles permettent une protection plus effective, y compris en haute mer, où l’Accord sur la biodiversité marine des zones ne relevant pas de la juridiction nationale (BBNJ), récemment adopté, ouvre de nouvelles possibilités pour atteindre l’objectif 30x30. Alors que la majorité des États recherchait un compromis, les objections d’un pays sur la participation et les références à l’Accord ont ralenti les avancées.

La visibilité de l’océan à la COP17 s’est également affirmée au-delà des salles de négociation. Le tout premier Pavillon Océan d’une COP de la CDB a réuni gouvernements, scientifiques, Peuples autochtones, communautés locales et organisations de la société civile pour présenter des solutions de gestion durable, de protection et de restauration des écosystèmes marins. Cette mobilisation a aussi gagné la scène politique avec la Sustainable Ocean Night, qui a rassemblé ministres et partenaires internationaux à la veille du segment de haut niveau, plaçant l’océan sous les projecteurs. Peter Thomson, Envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies pour l’océan, a lui aussi souligné la nécessité de placer l’océan au cœur de l’action pour la biodiversité, invitant les participants à « recentrer leur attention sur ce qui compte vraiment sur la planète Terre lorsqu’il est question de vie : l’océan ».

La mobilisation de l’ensemble de la communauté océan a offert des exemples encourageants de cette ambition. La déclaration Blue Shipping Corridors, annoncée lors de la Sustainable Ocean Night, fait ainsi le lien entre transport maritime et santé de l’océan à l’approche de la COP31. Elle rappelle qu’enrayer et inverser la perte de biodiversité marine ne peut reposer uniquement sur la conservation et la restauration : il faut aussi agir sur les pressions qui en sont à l’origine. Autre exemple, l’initiative interparlementaire de lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée a mis en lumière le rôle des législateurs dans la réduction de ces pressions sur la biodiversité marine. Ces deux initiatives illustrent une mobilisation bien plus large, qui rassemble des acteurs divers autour d’objectifs communs.

L’Accord BBNJ a également contribué à faire remonter l’océan dans les priorités politiques de la COP17, occupant une place importante dans les négociations comme dans les événements. Largement saluée comme une réussite du multilatéralisme, son entrée en vigueur a donné un nouvel élan à la protection de l’océan et démontré que les pays peuvent encore se rassembler pour répondre à des défis environnementaux communs. À l’approche de sa première COP, il s’agit désormais de traduire cette avancée en une protection effective de la haute mer. Un alignement étroit entre l’Accord BBNJ et la CDB sera essentiel, notamment par la coopération entre leurs secrétariats respectifs, afin de mobiliser l’expertise scientifique et technique de la CDB au service de la mise en œuvre du nouvel accord. Ce besoin s’est notamment reflété dans les discussions de la CDB sur la collaboration avec d’autres organisations internationales, où l’Accord BBNJ était explicitement mentionné.

Biodiversité et climat : la coopération entre les Conventions de Rio mise à l’épreuve

La COP17 s’est achevée quelques jours avant le début de la COP31 de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), à Antalya, en Türkiye, offrant une occasion opportune de renforcer les liens entre les agendas de la biodiversité et du climat. Ces deux crises sont profondément liées : la perte de biodiversité et le changement climatique ne peuvent être traités de manière isolée, et les progrès dans l’un de ces domaines dépendent en partie des actions entreprises dans l’autre.

Après Cali, où la présidence colombienne de la COP16 avait fait des synergies entre biodiversité et climat une priorité politique, les attentes étaient fortes. À la COP17, les négociations ont porté sur une feuille de route destinée à améliorer la coopération entre les Conventions de Rio. Celle-ci reposait sur deux années de travaux techniques, menés à la suite d’une décision de la COP16 appelant à explorer les possibilités de renforcer la cohérence des politiques entre les trois conventions. Elle visait à traduire cette ambition en une coopération concrète, notamment à travers des possibilités d’action pour l’océan.

Cet élan s’est toutefois révélé difficile à maintenir. Les réticences ont porté jusqu’à l’utilisation du terme « synergies », et les États n’ont finalement pas adopté la feuille de route. Ils l’ont soumise à un nouvel examen par les pairs, avant la prochaine réunion de l’Organe subsidiaire chargé de fournir des avis scientifiques, techniques et technologiques de la CDB (SBSTTA-29). Si cette décision préserve le travail technique réalisé, y compris les références à l’action pour l’océan, elle reporte l’accord sur une orientation commune pour la coopération. Le contraste avec Cali révèle une difficulté persistante : reconnaître que les crises environnementales sont liées ne se traduit pas nécessairement par une volonté politique de les traiter ensemble.
Les initiatives politiques développées en dehors des négociations offrent néanmoins des perspectives plus encourageantes pour Antalya. Porté par la Türkiye, le Rio Synergies Group for Action, dont le lancement est attendu à la COP31, propose de relier les priorités nationales en matière de changement climatique, de perte de biodiversité et de dégradation des terres à un appui technique, des partenariats et des financements. Cette initiative conduite par les pays pourrait contribuer à traduire les engagements politiques en une mise en œuvre coordonnée, tandis que les discussions se poursuivent.

Dans ce contexte, la multiplication des événements consacrés à l’élimination du dioxyde de carbone en milieu marin (mCDR) a illustré à la fois l’intérêt croissant pour ces technologies et la nécessité de prendre en compte leurs effets potentiels sur la nature et les populations. Alors que de fortes incertitudes demeurent quant à leur efficacité, leur déploiement à grande échelle et leurs effets indésirables potentiels, un message doit être porté à la COP31 : l’action climatique ne doit se faire au détriment ni de la nature ni des populations. Un meilleur alignement des actions pour le climat et la biodiversité est essentiel pour que les efforts visant à répondre à une crise n’aggravent pas l’autre, mais produisent au contraire des bénéfices mutuels.

Le passage d’Erevan à Antalya offre l’occasion de transformer la visibilité politique croissante de l’océan en action collective. La déclaration sur l’océan en préparation sous l’impulsion de la présidence peut contribuer à mobiliser cette ambition. Pour la POC, c’est le sens du « fil bleu » à tisser : faire en sorte que les engagements pour la biodiversité et le climat se renforcent mutuellement, dans les politiques nationales comme dans les accords internationaux. Antalya peut porter cette vision et démontrer qu’une « COP bleue » apporte des bénéfices durables à l’océan et aux populations qui en dépendent.