Lundi 19 octobre, la 17ème Conférence des Parties (COP17) à la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) commencera à Erevan en Arménie. Quatre ans après l’adoption du Cadre mondial pour la biodiversité, les États dresseront un premier bilan de l’action collective : les engagements pris à Montréal se traduisent-ils réellement en actions ? Sont-elles suffisantes pour atteindre les cibles fixées pour 2030 ? À quatre ans de l'échéance, il ne s’agira pas seulement de mesurer les progrès réalisés, mais aussi de rendre visible les retards et de convenir de mesures concrètes pour accélérer l’action. Encore trop souvent relégué au second plan dans les politiques de biodiversité, l’océan devra trouver toute sa place dans les décisions qui en découleront.
Premier Bilan de la mise en œuvre du Cadre mondial de la biodiversité : quelles attentes pour l’océan ?
Adopté en 2022, le Cadre mondial pour la biodiversité fixe vingt-trois cibles pour enrayer et inverser la perte de biodiversité d’ici 2030. Pour garantir leur mise en œuvre effective, les États ont reconnu la nécessité de renforcer les mécanismes de suivi et d’évaluation. L’échec des objectifs d’Aichi a souligné les conséquences d’un suivi insuffisant des engagements internationaux. Pour éviter que l’histoire ne se répète, les Etats ont doté le nouveau cadre d’un mécanisme de suivi renforcé - le Bilan mondial ou Global review en anglais, destiné à mieux documenter les avancées et à renforcer la redevabilité des pays. Deux évaluations sont ainsi prévues : une première, cette année, et une seconde en 2030.
Toutefois, ces évaluations ne se limiteront pas à un simple exercice de bilan. Elles ont aussi une fonction politique : identifier les priorités d’action, mettre en évidence les éventuels écarts par rapport aux cibles fixées et guider les États dans l’ajustement de leurs stratégies et plans d’action nationaux pour la biodiversité.
C’est particulièrement important dans le cas de la biodiversité marine et côtière. En effet, le mandat de la CDB couvre l’ensemble de la vie sur Terre, sans distinction entre les écosystèmes marins ou terrestres. De ce fait, le Cadre mondial adopte une approche transversale : il ne comporte pas de cible exclusivement consacrée à la biodiversité marine. En conséquence, la biodiversité marine risque de ne pas recevoir l’attention politique qu’elle nécessite. C’est ce que confirment les analyses préliminaires du Bilan Mondial : les efforts nationaux de biodiversité marine sont sous-représentés dans l’ensemble des cibles pertinentes du cadre.
Après ces premières conclusions techniques, l’enjeu est désormais de savoir si l’océan trouvera sa place dans les conclusions politiques du Bilan Mondial, qui seront adoptées à la COP17 afin de guider la révision par les Etats de leurs stratégies nationales pour préserver la biodiversité. Sans cette reconnaissance, les besoins spécifiques des écosystèmes marins et côtiers risquent de rester insuffisamment pris en compte dans les priorités et les mesures nationales. Le Bilan mondial doit constituer une occasion de réaffirmer la place de l’océan dans la mise en œuvre du Cadre mondial et d’envoyer un signal politique fort en faveur d’un renforcement de l’action pour la biodiversité marine et côtière.
Dans ce cadre et afin d’alimenter les discussions de mise en oeuvre du cadre, la Plateforme Océan & Climat portera les conclusions du tableau de bord des Ocean Breakthroughs afin de mettre en lumière les avancées et les retards dans les cinq secteurs clés que sont la conservation marine, la pêche, les énergies renouvelables en mer, le transport maritime et le tourisme côtier. Au-delà d’informer les Etats, ces conclusions permettront également de mobiliser la société civile autour d’un objectif commun : accélérer l’action en faveur de l’océan d’ici 2030.
Espoirs et menaces : protéger l’océan face aux pressions émergentes
Protéger l’océan ne pourra pas reposer uniquement sur la conservation et la restauration : il faut s’attaquer à l’ensemble des pressions qui menacent la biodiversité marine, notamment le changement climatique. Cela implique également d’anticiper et de faire face aux pressions émergentes, telles que les technologies d’élimination du dioxyde de carbone en milieu marin (EDCm) qui visent à amplifier la capacité naturelle de l'océan à absorber ou stocker le CO2 atmosphérique.
Face à l’urgence climatique croissante, l’intérêt pour ces technologies ne cesse de grandir. Pourtant, comme le souligne un ensemble de scientifiques dans l’article “Trois défis de l’EDCm” publié dans Nature, d’importantes incertitudes subsistent quant à l’efficacité de ces techniques et à leurs potentiels impacts sur les écosystèmes et les sociétés. L’EDCm ne constitue donc pas, à ce jour, une solution au changement climatique. Poursuivre les recherches peut être utile pour mieux évaluer ce qu’elles pourraient apporter et les risques qu’elles pourraient engendrer. Toutefois, la recherche doit impérativement s’accompagner d’un cadre de gouvernance qui soit responsable, transparent et de garde-fous solides, notamment pour éviter tout déploiement prématuré.
Actuellement, la gouvernance de l’EDCm est inadaptée et fragmentée. Le risque est que les acteurs se tournent vers les conventions dont les exigences environnementales sont les moins contraignantes. Dans ce contexte, l’enjeu est de réaffirmer le rôle central de la CDB dans la gouvernance de l’EDCm, afin que les risques environnementaux soient pleinement pris en compte, mais aussi que les engagements déjà adoptés par les États soient réellement appliqués.
En effet, dès 2010, les Etats ont convenu « qu’aucune activité de géo-ingénierie liée aux changements climatiques [...] qui pourrait avoir un impact sur la diversité biologique » ne soit entreprise sans une base scientifique adéquate – une décision réaffirmée en 2024. Pourtant, la mise en œuvre de cette décision reste limitée et demeure souvent ignorée dans d’autres enceintes internationales, notamment dans le cadre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et l’Accord de Paris.
L’action climatique ne doit pas se faire au détriment des écosystèmes et des populations qui en dépendent. Les retards de réduction des émissions ne sauraient justifier les actions susceptibles de compromettre l’intégrité écologique des écosystèmes ou d’affaiblir les exigences environnementales. En s’appuyant sur son policy brief Naviguer espoirs et menaces, la POC compte rappeler que la priorité pour protéger l’océan est de réduire rapidement et massivement nos émissions – car c'est lorsque les enjeux sont les plus importants que les mesures de protection doivent être les plus robustes.
Un océan, trois COP : Tisser un « fil bleu » entre les cadres de gouvernance
Pour que l’action climatique contribue pleinement à la protection de la biodiversité – et inversement – les politiques menées dans ces deux domaines doivent être pensées de manière cohérente et complémentaire. Or, si les États appellent de plus en plus à renforcer les synergies entre les trois Conventions de Rio – consacrées respectivement au climat, à la biodiversité et la désertification – ces ambitions peinent encore à se traduire en actions concrètes. Au croisement de ces différents enjeux, les solutions fondées sur l’océan peuvent devenir un puissant levier de convergence. Pourtant, elles demeurent largement absentes des discussions sur les synergies entre ces agendas, au risque d’être reléguées au second plan, voire invisibilisées. Ce risque est d'autant plus important que la Convention sur la lutte contre la désertification, au vue de son mandat, leur accorde une place particulièrement limitée.
La COP17 offre une occasion de tisser ce « fil bleu ». Dans le prolongement des travaux engagés par les États à la COP16, qui avaient chargé le Secrétariat de la CDB d’étudier les possibilités pour renforcer la cohérence entre les Conventions de Rio, une feuille de route est attendue pour guider ces synergies. Nourrie par des échanges techniques et une cartographie des politiques et mécanismes de coordination existants, elle doit identifier des actions à court, moyen et long terme pour mieux articuler leur mise en œuvre. L'océan doit trouver toute sa place dans cette feuille de route, afin qu’il contribue pleinement aux efforts conjoints pour le climat et la biodiversité.
Cette cohérence doit aussi se construire sur le terrain, en alignant les stratégies nationales pour la biodiversité (SPANB) et pour le climat (CDN). Cette harmonisation des stratégies pourrait améliorer la cohérence des politiques et amplifier leurs impacts, notamment en maximisant les co-bénéfices et en minimisant les contradictions. L’océan, au cœur des interactions entre le climat et la biodiversité, offre un éventail de solutions qui contribuent à la fois à l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris et du Cadre mondial sur la biodiversité – comme le souligne l’exemple des Ocean Breakthroughs qui peut guider l’intégration de ces solutions dans les stratégies nationales. Les conclusions du Bilan mondial, qui ont vocation à orienter la mise en œuvre et la révision des stratégies nationales pour la biodiversité, devront également envoyer un signal fort en faveur du renforcement de ces synergies.
Mais le fil bleu ne s’arrête pas là. Il doit également se prolonger au-delà des zones de juridictions nationales, jusqu’à la haute mer. Entré en vigueur le 17 janvier 2026, l’Accord BBNJ marque une avancée historique et un nouvel élan pour la protection de l’océan. En facilitant la création d’aires marines protégées en haute mer, il offre un levier majeur pour accélérer la mise en œuvre de la cible du Cadre mondial visant à conserver au moins 30% des espaces marins et côtiers d’ici 2030 (30x30). La COP17 doit saisir cette dynamique pour renforcer la coopération entre la CDB et ce nouveau traité, en mobilisant les connaissances et les outils existants afin de traduire cette ambition en mesures de protection efficaces, représentatives et connectées à l’échelle de l’océan.
En conclusion, à l’approche de l’échéance de 2030, la COP17 doit donner une nouvelle impulsion à l’action collective pour la biodiversité. Le premier bilan mondial devra envoyer un signal politique fort en faveur de l’océan, en rehaussant l’ambition et en mobilisant les moyens nécessaires pour protéger et restaurer les écosystèmes marins et côtiers. À l’heure où se profilent les prochaines négociations climatiques (9-20 November 2026, Antalya, Turquie) et la première COP BBNJ (11-22 Janvier 2027, New York, E-U), Erevan doit être le point de départ d’une meilleure convergence des agendas et de nos objectifs. La COP17 doit contribuer à tisser un « fil bleu » entre les cadres internationaux, et ainsi renforcer les synergies entre l’action pour l’océan, à la biodiversité et au climat.
