En Vendée, un projet littoral d’artificialisation cristallise les tensions entre le maire de Bretignolles-sur-Mer et les habitants et associations environnementales. Déclaré d’utilité publique par le préfet le 16 juillet 2019, ce projet anciennement retoqué pour son impact environnemental en 2011 vise à construire un port de plaisance avec bassin de loisir pouvant accueillir jusqu’à 915 emplacements. Il serait creusé à l’intérieur des terres et situé au niveau de la plage de la Normandelière. Le maire divers droite de la commune de 4500 habitants, président de la communauté de communes du Pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, soutient ce projet depuis 2001.

Or, malgré le feu vert donné en 2019, les possibles conséquences environnementales désastreuses ont conduit des opposants et associations à se regrouper, manifester et occuper les lieux sur le modèle d’une ZAD. Ce projet interroge dans le contexte politique et scientifique actuel alors que l’IPBES, le GIEC de la biodiversité, dénonce dans son Rapport d’évaluation globale de la biodiversité et des services écosystémiques (1) l’érosion de la biodiversité et identifie l’artificialisation des terres comme une menace. Un an auparavant, en 2018, la France, dans son Plan Biodiversité (2), fixait un cap ambitieux de « zéro artificialisation » remettant en question la concordance d’un tel projet avec son époque.

Le 6 octobre 2019, 2500 personnes se sont réunies contre le projet de port de plaisance sur la plage de la Normandelière à Brétignoles sur mer. © Mélanie Bahuon / Neutral Grey

L’idée de la création d’un port artificiel au lieu-dit de « La Normandelière » naquit au début des années 2000 et a depuis subi une dizaine de variantes. Le projet s’inscrit dans l’ambition nautique de longue date portée par le maire de Bretignolles-sur-Mer. Ce dernier défend un chantier capable de pourvoir une centaine d’emploi et de fournir plus de 900 anneaux dont 400 seraient déjà réservés. Selon le maire, le port de la Normandelière permettrait ainsi de décharger le Port de Saint Gilles Croix de Vie (situé à 12km au Nord) et celui des Sables d’Olonne (à 20km au Sud).

Sur le plan technique, l’ouvrage impliquerait la création d’un chenal de 500 mètres de long et 60 mètres de large venant détruire la dune et percer le cordon littoral, divisant alors la plage en deux. A ceci seraient ajoutés deux récifs semi-immergés faits d’enrochements naturels afin de protéger le port contre la houle. Le montant estimé est de 43 millions d’euros, dont 31 millions proviendraient d’emprunts sur 20 ans. Aucune entreprise ne s’est encore positionnée pour répondre aux appels d’offres de ce projet complexe dont les opposants dénoncent la sous-estimation du budget.

Concernés par l’ampleur des risques écologiques du chantier, des habitants de la région et associations œuvrant localement comme Surfrider, France Nature Environnement, rejoints par le député du Mouvement Démocrate de la seconde circonscription du Morbihan Jimmy Pahun, se sont réunis dimanche 6 octobre 2019 pour manifester le long des dunes avec pour étendard le hashtag #balancetonport. Près de 2500 personnes ont pris part à cette démonstration pacifique d’opposition à un projet d’artificialisation littorale vieux de près de 20 ans qui pourrait avoir des conséquences écologiques aberrantes au regard des dernières informations scientifiques disponibles.

C’est tout d’abord la localisation du projet qui inquiète les habitants et associations environnementales. En effet, la plage de la Normandelière est entourée de trois zones Natura 2000 (3). Ces sites visent à protéger des habitats et des espèces dans le cadre des Directives européennes oiseaux et habitats-faune-flore. Le réseau Natura 2000 recouvre aujourd’hui 18% des terres de l’Union européenne et contribue à lutter contre l’érosion de biodiversité due aux activités humaines. Or, le projet envisage le dynamitage d’un estran rocheux classée « protection oiseaux Natura 2000 » et « réserve oiseaux migrateurs » par arrêté préfectoral. Il contribuerait donc une nouvelle fois au grignotage de la nature par l’homme à des fins économiques. Il est pourtant grand temps que les externalités négatives de tels projets soient pensées dans le contexte de l’urgence climatique et des préoccupations environnementales croissantes.

Le 4 novembre 2019 © Mélanie Bahuon / Neutral Grey

Des mesures compensatoires sont prévues à l’image du relâchement de reptiles et amphibiens dans leur nouveau milieu ainsi que le déplacement de la dune. Celle-ci sera cependant perpendiculaire au trait de côte et il est permis de douter de la proportionnalité de ces compensations qui sonnent plus comme des mesures visant à apaiser l’opposition.

Par ailleurs, le projet de port impliquerait la modification du trait de côte (limite dynamique entre la terre et la mer formée par la nature et les éléments) sans qu’aucune étude hydrologique n’ait été réalisée. On peut craindre l’entrée des eaux marines à l’intérieur des terres, contaminant alors les nappes d’eau douce. Cette possible pollution marine pourrait s’étendre à l’entièreté du marais. La zone humide est pourtant classée zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique de type 2. Si de tels travaux avaient lieu, cette réserve de vie serait exposée à un problème qui va tendre à se répandre avec la hausse du niveau de la mer et les évènements extrêmes imputables au changement climatique : la salinisation. En d’autres termes, l’entrée d’eau salée vient bouleverser les écosystèmes en augmentant le taux de salinité.

La rupture du cordon dunaire risque également d’entraîner l’érosion des dunes se trouvant plus au sud et classées Natura 2000. Le projet de port artificiel de la Normandelière s’inscrit donc à l’encontre de l’ère du temps et menace des écosystèmes littoraux identifiés comme fragiles.

En outre, comment ne pas penser ce projet d’artificialisation littorale à la lumière de l’état des lieux climatique fourni par le dernier Rapport Spécial du GIEC sur l’Océan et la Cryosphère paru en septembre 2019 (4) ? En effet, celui-ci alerte notamment sur la montée des eaux. Le projet de port artificiel risque d’accélérer le recul d’un trait de côte qui est déjà grignoté par la hausse du niveau de la mer et les évènements extrêmes. Xynthia avait par exemple eu de telles conséquences dans la région en 2010.

L’ouverture envisagée dans le cordon dunaire modifierait le dépôt des sédiments ainsi que les courants. La tempête de décembre 2019 qui a frappé la région vient confirmer ces inquiétudes. La dune littorale dans les Landes et en Gironde a ainsi été directement frappée et le trait de côte remodelé prend désormais l’aspect d’une falaise de sable. La dune protectrice de la Normandelière a subi le même sort.

Le 20 décembre 2019 © Mélanie Bahuon / Neutral Grey

De plus, l’année 2019 a été frappée par un dur été caniculaire. Dans un contexte de changement climatique, avec des périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes entraînant l’assèchement des sols et nappes phréatiques françaises, le chantier privera d’une potentielle réserve d’eau douce. En effet, la carrière de Brethomé (plus de 340 000 m3) doit être vidée dans l’océan. Le pompage de ce réservoir alimenté par les eaux de pluie mais également par une nappe phréatique doit permettre le rejet des gravas accumulés par la construction du port au détriment des potentiels risques qui pèseront sur la région dans les années à venir.

En matière environnementale on peut ajouter qu’aucune étude d’impact n’a été menée sur les poissons. On sait cependant que le port générera un bruit certain de par le passage des navires. Ce bruit, qui sera d’ailleurs anormalement accru durant la phase de construction, affecte les populations de poissons. Les pêcheurs s’interrogent donc sur l’état des ressources halieutiques (bars, crevettes…). Aussi, les associations environnementales déplorent l’absence d’inventaire sérieux des espèces marines courantes de l’estran et du milieu marin proche.

Mais c’est toute la viabilité du projet qui est questionnée. On estime en effet que l’entrée et la sortie du port risquent d’être complexes en raison des vents et de l’absence de protection. La navigation serait rendue dangereuse par la proximité d’un platier rocheux ne laissant presque aucune marge de manœuvre en cas de dérive à des navires déjà exposés.

L’absence de prise de position du député de Vendée, Stéphane Buchou (LREM) interroge alors qu’il est chargé d’une mission parlementaire sur l’adaptation des territoires littoraux face à l’évolution du trait de côte. Léonie Boudaud, sa collaboratrice parlementaire, était d’ailleurs chargée de mission érosion côtière à la communauté de communes du Pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, présidée par le maire de Bretignolles : Christophe Chabot.

Le 5 octobre 2019, la veille de la manifestation #balancetonport, la dune de la Normandelière (classée ZNIEFF II) après 2 semaines de travaux. Sous le sable, la Vélodysée qui relie Roscoff à Hendaye. © Mélanie Bahuon / Neutral Grey

Remettant en cause la viabilité et la durabilité du projet, l’association locale La Vigie, a donc entrepris des recours judiciaires à l’encontre du projet. Un premier référé-suspension demandant la suspension en urgence des travaux a été rejeté par le Tribunal administratif tandis que plusieurs recours sur le fond visant à suspendre les autorisations administratives attendent encore d’être étudiés par la justice.

Contre vents et marées, le Maire de Bretignolles-sur-Mer entend donc porter jusqu’à son terme ce projet de port artificiel afin de créer de nouveaux emplacements de plaisance et d’engendrer de l’activité économique en dépit d’une opposition inquiète de l’impact environnemental du projet et de sa possible vulnérabilité face au changement climatique. Depuis les études d’impacts sur les espèces ou surfeurs jusqu’aux effets collatéraux du stockage des gravas engendrés par le chantier, les critiques abondent et alimentent des débats qui dépassent désormais le territoire vendéen.

Si ce projet d’artificialisation du littoral est entouré d’un flou indéniable autour de ses potentiels impacts, il incite néanmoins à interroger notre conception des ouvrages publics dans le contexte de l’urgence climatique. Il existe aujourd’hui un véritable savoir scientifique disponible qui doit appuyer la réalisation de tels projets. Les chercheurs du climat ont montré que le trait de côte va être de plus en plus confronté à deux problèmes majeurs pour lesquels il est essentiel de s’adapter : la hausse du niveau de la mer et l’intensification des événements extrêmes. Des projets tels que le port artificiel de Bretignolles-sur-Mer semblent encore ignorer l’avertissement scientifique et dénotent d’un manque d’ambition dans notre manière de penser la durabilité de nos sociétés. Pourtant, alors que notre littoral s’artificialise, le temps s’échappe tandis que le climat change toujours plus vite et que la biodiversité s’érode inexorablement.

Gauthier Carle

Références

(1) IPBES, 2019. Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Serviceshttps://www.ipbes.net/global-assessment-report-biodiversityecosystem-services [Consulté pour la dernière fois le 12/02/2020].

(2) Plan biodiversité. https://www.ecologique-solidaire.gouv.fr/plan-biodiversite [Consulté pour la dernière fois le 17/02/2020]

(3) Natura 2000. https://www.natura2000.fr [Consulté pour la dernière fois le 17/02/2020]

(4) IPCC, 2019: The Ocean and Cryosphere in a Changing Climate [Nerilie Abram, Jean-Pierre Gattuso, Anjal Prakash, Regine Hock, Golam Rasul, Michael Meredith, Martin Sommerkorn, Michael Oppenheimer,Bruce Glavovic, Nathaniel L. Bindoff, William W. L. Cheung, James G. Kairo, Matthew Collins, Michael Sutherland], In Press.